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JE SENS QU’ICI C’EST POSSIBLE
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JE SENS QU’ICI C’EST POSSIBLE

Je me souviens bien de ma rencontre avec le théâtre Les Déchargeurs. Je cherchais un lieu pour jouer mon premier spectacle, L’inventeur de l’amour, un poème de Ghérasim Luca. J’étais un peu découragé parce que je ne trouvais aucune scène à Paris qui accepte de programmer un spectacle de poésie, dont le commerce est souvent trop délicat, surtout quand on est jeune. Emmanuelle Jauffret m’a cependant reçu avec beaucoup de bienveillance en m’invitant à lui adresser un dossier et une captation. Ce que j’ai fait. Quelques mois plus tard, nous jouions enfin ce spectacle avec mes deux amis musiciens qui m’accompagnaient, sur la scène magique de la Bohème – dans la salle du bas – à quelques centimètres des premiers spectateurs. Enfin quelque chose se passait. Il était possible de faire mon art, et de partager avec un public curieux la découverte d’un poète obscur qui m’avait bouleversé.

Depuis quand je rêve un nouveau spectacle dans un coin de ma tête, c’est naturellement entre les murs des Déchargeurs qu’il prend forme. Et les perspectives qu’offre ce théâtre m’encouragent toujours à poursuivre mes envies, à aller au bout de mes désirs de création. Parce que je sens qu’ici c’est possible. On n’attend pas d’esthétique préfabriquée ni un propos particulier de la part des artistes. Tout le monde est libre de faire un spectacle qui lui ressemble, à condition qu’il soit nourri de sincérité, d’exigence et de beauté.

Après une période difficile et en pleine pandémie, le théâtre a changé de direction. Mais les pilliers comme Rémi Prin et Emmanuelle Jauffret sont restés. Emmenée par le dynamisme d’Adrien Grassard, un directeur jeune, lui-même dramaturge et comédien, cette nouvelle équipe se rend davantage disponible auprès des compagnies artistiques pour accueillir les spectacles. Avec Florent Lumbroso, mon ami metteur-en-scène, nous avons même pu concevoir notre dernier projet, Le vagabond des étoiles d’après un roman de Jack London, en étant quasiment assuré de commencer à le jouer aux Déchargeurs. En effet, Adrien et Rémi ont mis en place des cafés-projet qui permettent aux compagnies de leur présenter un projet à quelque stade d’avancement qu’il soit. Nous y sommes donc allés avec seulement le résumé de l’histoire, et l’enthousiasme avec lequel notre prosposition a été accueillie nous a déterminé à nous jeter dans la création. C’est une grande chance de construire un dialogue autour d’un spectacle avec un lieu de diffusion aussi tôt dans le processus. Quelques temps plus tard, nous avons passé une audition et nous étions confirmés dans la programmation du théâtre la saison suivante. Procéder ainsi, c’est tangible pour tout le monde, et cela cristalise un climat de confiance qui se ressent dans la qualité du spectacle.

Pour nous c’était idéal de se tester au théâtre des Déchargeurs. J’ai pu jouer de nouveau à la Bohème – probablement la plus belle des petites scènes parisiennes que je connaisse – pour huit dates de représentations pendant un mois. L’adéquation entre la configuration de la salle, qui avait dû être dans le temps une cave bâtie en pierre sous un toit voûté, plutôt exigüe, mais très chaleureuse et propice à une relation de jeu intime entre acteurs et spectateurs, et le cadre de notre histoire qui prenait lieu dans la cellule d’une prison, était parfait. Le spectacle a été très bien accueilli par le public qui a répondu présent. Cette expérience a permis à notre objet artistqiue de mûrir avant d’envisager une diffusion à plus large échelle. C’était essentiel de passer par là. D’ailleurs sans les conditions économiques que propose le théâtre nous n’aurions jamais pu le faire. Grâce à leur système de co-réalisation nous n’avons pas eu de frais de location ni de minimum garanti. Et dans notre cas c’était vital. Nous avons eu l’impression d’avancer main dans la main entre artistes et équipe technique, parce que nous traversons sans doute les mêmes difficultés, mais que nous avons également les mêmes ambitions. Nous sommes interdépendants. Ce lien est infiniment précieux.

Pour finir, les échanges avec les différents pôles du théâtre, qu’il s’agisse de Milan Denis à la régie, Lou Linossier à la communication ou encore Emilie Ade à la billeterie, étaient extrêmement fluides et efficaces. Nous nous sommes sentis portés par la force d’un théâtre qui croit dans son projet, et qui continue d’accompagner des artistes et de faire rêver le public avec une ferveur rare, mais indispensable dans le paysage théâtral parisisen.

Etienne Cottereau

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