Historique

Il n'est pas de mois sans qu'une pépite nous soit révélée / Le Figaro

Les Déchargeurs ou l'art du dérangement

Niché en plein cœur de Paris dans une rue qui porte son nom, le théâtre Les Déchargeurs habite l’âme d’un hôtel particulier du XVIIe siècle qu’un lourd portail en chêne protège de la rumeur urbaine. Les textes et les voix y ont trouvé leur demeure, et le silence, des complices pour les envoûter. En dix ans, Lee Fou Messica et Ludovic Michel ont réussi le tour de force de créer derrière ces murs de pierre hostiles des espaces improbables dédiés au spectacle. Et puis un jour, un souffle de vie est né. Pour en arriver là, il a fallu trois ans à Vicky Messica, le fondateur du théâtre décédé en 1998, pour extraire trois tonnes de gravats dans le seul dessein d’y creuser une scène et honorer entre autres l’œuvre de Blaise Cendras. Célébrer la poésie, toute la poésie, faire jaillir les mots et les mettre en scène. Mais la mort du metteur en scène clôtura net l’aventure alors que le ministère de la Culture et la Ville de Paris l’avaient accompagné pendant plus de dix-sept ans.

Depuis, Lee Fou Messica et Ludovic Michel, quarantenaires éclairés, en ont fait un théâtre ni privé ni public. Indépendant. A l’image du fondateur, ces deux-là se sont mis à drainer ce qu’il y a de plus inventif et décapant dans l’écriture contemporaine ; saisir les vibrations esthétiques qui agitent le monde pour les transformer en spectacle. Puis, dans une sorte de boulimie artistique inspirée ils se sont mis à faire surgir des auteurs et des artistes pour l’essentiel inconnus. C’est précaire, artisanal, souvent laborieux, mais Les Déchargeurs a vu éclore le talent des Têtes raides, Rachel Des Bois, Emily Loiseau, Franck Monnet, Melissa Mars ou encore dernièrement Coco Royal. C’est ici aussi que Diastème et Alex Beaupain se produisirent pour la première fois. Et puis, magie des rencontres, c’est Emma de Caunes qui se mit à chanter plusieurs titres avec Diastème qui partage un soir la scène avec Sinclair.

Foisonnement de gens et de genres, fulgurances des talents et leurs penchants pour l’art vivant. Il se fabrique dans ce petit théâtre improbable des agencements artistiques millimétrés qui doivent leur réussite à la discrétion, au travail, et à la vista. Dix ans déjà. Et des instants qui claquent encore dans la mémoire. Ceux de Marc Perrone qui joue sur les images de Jean Vigo ou encore des duos magistraux avec Arthur H, André Minvielle ou Bernard Lubat. Comment ne pas se souvenir des tous premiers pas de Vincent Delerm au Déchargeurs ? Seul sur la petite scène de 3m2 de La Bohème, l’auteur des Piqûres d’araignées est rongé par le trac mais déjà capable de figer 30 spectateurs avec un seul regard, une seul note, un filet de voix. Et Yves Simon dans la salle en train de se dire qu’il voyait là « son héritier ». On n’oubliera jamais, non plus, le récent Visage émerveillé d’Anna de Noailles incarné par une Lee Fou Messica en grâce devant un parterre de spectateurs littéralement transportés par son verbe. Ni le passage éclair un soir de fête du légendaire Cuarteto Cédron, les papes du tango argentin.

Py, Lonsdale, Gonzales : combien sont-ils à s’être essayés là, à avoir posé des jalons, à voir grand ? A tenter des aventures communes et chercher dans l’altérité l’indispensable ressource pour avancer ? N’est-ce pas Pierre Notte ? Tout ici se prête à un compagnonnage artistique de proximité, nomade ou sédentaire, peu importe puisqu’ici rien ne peut exister sans passion, sans frictions, sans tensions. Des greffes prennent, ou ne prennent pas. Quand elles poussent, les artistes vont s’épanouir plus loin, reviennent, repartent ou s’affranchissent. Question de moment, de trajectoires ou d’ambitions. Il en faut de la témérité pour tirer un lieu pareil vers sa destinée et lui trouver une économie de circonstance (production de tournées, gestion de billetterie, agence de relations publiques organisées sous forme de pôles) pour compenser l’absence de subventions. Mais miracle, les spectateurs sont au rendez-vous, fidèles, exigeants, prêt à tout pour s’affranchir des dogmes esthétiques et plonger tête baissée dans l’univers des « petites formes ». Pas de gras, ni de discours, juste le bonheur de constater qu’il existe encore des équipes artistiques affranchies de l’institution ; des professionnels culottés capables de remettre la scène à sa juste place. C’est-à-dire au centre. Il est impensable que le jeune public qui fréquente ce lieu ne comprenne pas un jour que la scène est l’épicentre de la représentation du monde ; que des êtres s’y mettent en danger pour lui donner du sens.

Pourquoi ? Parce qu’au Déchargeurs, dans ces deux petites salles de quelques dizaines de m2 qui semblent se blottir l’une contre l’autre dans ce fortin de voûtes, le gamin comme l’adulte font corps avec le spectacle.

Avec les comédiens comme avec les musiciens. Parfois même, on n’ose applaudir tellement cette promiscuité artistique a quelque chose d’impudique. Qui peut croire pour autant qu’un petit théâtre qui joue sans filet avec le risque artistique puisse s’en sortir ? Personne. En revanche il est impossible de nier la réalité de cette fragile « exception culturelle »-là. Celle qui, par hasard ou provocation, a élu domicile au 3, rue des Déchargeurs, c’est à dire à mi-chemin entre le Théâtre de la Ville et la Comédie-Française.

Tout un symbole.

Jean Michel Djian

Journaliste, universitaire, rédacteur en chef de France Cultures Papiers

Article paru dans L’avant-scène théâtre n° 1301- avril 2010


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