Edito

Il n'est pas de mois sans qu'une pépite nous soit révélée / Le Figaro

NOUS AVONS ENVIE DE VOUS DIRE
Nous avons envie de vous dire que nous allons abandonner nos illusions et nos rêves.
Nous avons envie de vous dire qu’il est inutile de nous accrocher à nos envies, à nos émotions. Que plus rien ne vaut la peine.
Nous avons envie de vous dire que tout s’arrête. Que nous nous arrêtons. Que nous n’avons plus la force et qu’il est temps pour nous de rentrer « dans le rang » et d’arrêter de croire que la parole de l’auteur peut s’insinuer au creux de l’oreille de chacun de nous pour nous aider à accepter la tragédie de la vie. Que nous pouvons encore entendre la parole du poète et qu’elle a encore une valeur.
Nous avons envie de dire « oui » à ceux qui ne veulent pas, qui ne croient pas que « La poésie sauvera le monde » comme le scande notre poète, Jean-Pierre Siméon.
Nous avons envie de vous dire qu’ils, eux, les Autres ont raison. Que ce que nous faisons est inutile. Que la Culture « n’abreuve plus le peuple », que celui-ci s’en est détourné et qu’il préfère des « produits de consommation de masse ». Même si tout cela est vrai, même si tout tend inexorablement vers cet abîme, nous n’en avons pas le courage, ni la force. Malgré une saison compliquée, des valeurs humaines meurtries, bafouées, des rencontres artistiques qui n’ont pas eu lieu et le sentiment d’un énorme gâchis face aux relations inhumaines que nous vivons. Nous n’arrivons pas à nous y résoudre. L’abdication serait salvatrice ? Mais comment ? Nous devrions donc oublier nos auteurs, nos artistes, nos compagnies qui ont bravé tous les plans Vigipirate, les arrêts des spectacles et les fermetures des théâtres? Nous devrions aussi ignorer nos spectateurs qui ont transcendé les peurs, les angoisses, les mesures sécuritaires ? Eh bien, nous avons envie de vous dire « non ». Au contraire, nous aimerions vous dire que nous avons été heureux de pouvoir continuer à proposer une programmation dense, riche, étonnante parfois, décevante quelques fois, mais une programmation qui offre aux auteurs une résonance, un auditoire, aux spectateurs et la possibilité de se laisser emporter par la prosodie d’un interprète, l’engagement d’un autre ou tout simplement lui offrir une respiration.
Nous avons envie de vous dire que nous serons là, présent, pour une 34ème saison aux Déchargeurs et une 16ème année pour notre binôme.
Nous avons envie de vous dire que nous proposerons encore plus de créations contemporaines, que nous accompagnerons davantage les artistes et les auteurs, que nous ferons mieux, que nous porterons le plus haut possible la parole du poète. Que nous nous appliquerons à suivre la voix de George Perros quand il nous dit « le plus beau poème du monde ne sera jamais qu’un pâle reflet de ce qu’est la poésie » et que nous nous efforcerons à suivre le précepte d’Hölderlin : « nous cheminons vers le sens dans la mesure où nous habitons en poète sur la terre ».
Nous avons envie de vous dire tellement de choses que nous avons craignons qu’une saison ne suffise pas. Alors comme la parole doit toujours en revenir au poète, à l’auteur, citons Franz Kafka qui dans ses tourments a fait preuve d’une grande lucidité : « Quand on n’est pas capable de donner du courage, on doit se taire ».

Lee Fou Messica & Ludovic Michel